à propos de la rue de Grenelle
Eric Aupol
Photographe. Représenté par la galerie Polaris – Bernard Utudjian, Paris.C'est d'abord un espace, proche, si visible que l'on pourrait presque le toucher.
Boite de lumière, surface photographique où s'inscrivent les images de la réminiscence, le lieu sera le décor des élans figés de la mémoire.
Les corps s'inscrivent sur les murs, ils nous rappellent une intimité, un possible qui n'a pas été...
Il se joue, dans ce travail et la rigueur théâtrale de sa forme, une scène mentale et mémorielle, à la légèreté inquiète et mélancolique, celle du souvenir. Et qui nous rappelle aux sources du médium, comme un photo-roman surréaliste ou un film muet.
C'est l'une des forces de Clémentine Fort, que de convoquer, avec une grande rigueur de cadrage et une belle sensation de la lumière, mise en scène et expérience réelle, présence photographique et légèreté cinématographique (comme si les corps bougeaient, insaisissables).
Et de la friction de tout cela, se crée un temps suspendu, l'impression presque d'avoir rêvé ces images.
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Revisiter ou l’épaisseur de l’instant
Monique Larrouture-Poueyto, professeur d’histoire et théorie de l’art à l’Ecole Supérieure des Arts et de la Communication de Pau. Certes le travail de cette jeune artiste, Clémentine Fort, a déjà une histoire mais le sens de sa démarche n’est pas à rechercher dans un enchaînement chronologique. C’est plutôt la superposition des strates du temps qui en est la clef de lecture. Toutes les images créées sont conjuguées au futur antérieur et c’est surtout en photographe qu’elle parvient à saisir les diverses dynamiques du temps qui s’exercent sur la matière et sur les personnes.
Le début de tout travail artistique est un seuil variable qu’il faut sans cesse reconsidérer ; l’ origine de celui-ci importe peu, au contraire, c’est la prise de distance avec elle qui est le véritable point de départ et l’outil qui a permis de re-présenter les choses, c’est la photographie.
Même les sculptures de la série « Quand fond la neige, où va le blanc ? » qu’il ne convient pas de nommer originelles, bien qu’elles soient plus anciennes, ont été revisitées par la matière photographique des cadrages et des jeux de lumière. Ces structures bien que fragiles, ont été bien réelles et il ne reste que l’écume des formes saisie dans la série de photographies qui porte ce nom. L’intention énoncée est celle de « sublimer » les formes au sens propre, de les faire « passer de l’état solide à l’état gazeux etc. » Mais la pulsion d’en faire des images va au-delà de ces préoccupations formelles, elle est aussi d’impulser une autre temporalité en mettant en scène la variation des apparences. Ces photographies nous placent dans un entre-deux qui nous soulage du poids des objets et nous donne accès à leur im-permanence. Ce faisant elles nous impliquent fortement au-delà de la contemplation en nous rendant complices de ce transfert : l’entre-deux révèle une zone temporelle dans laquelle on peut être et avoir été, contrairement à la formule populaire connue.
Les titres « Rue Adoue » ou « Rue de Grenelle » qui sont des localisations spatiales précises viennent donner une certaine stabilité ou crédibilité au flottement temporel.
C’est aussi le cas dans les séries photographiques suivantes qui sont elles aussi conjuguées au futur antérieur.
Dans la première un échange muet entre trois femmes, grand-mère, mère, fille, nous place dans cet « entre -trois » de la transmission. Les clichés tentent de saisir non pas une époque ou un instant donné mais ce qui perdure dans une lignée et quel en est le prix. Bien au-delà de la rivalité, il s’agit pour chacune de faire la mesure de sa féminité en regard de l’autre comme femme supposée accomplie. Et c’est la prise de distance qu’exige la photographie qui a rendu cet effort possible à travers le cadrage, le temps de pose et le délai de révélation de l’image.
C’est la même association savante de mise en scène et de situations vécues qui est en jeu dans la seconde série « Rue de Grenelle ». La photographe se rend visite à elle-même, dans un endroit où elle a vécu et tente une fois de plus de capter cet entre-deux du temps qui autorise la distance avec ce qui aurait pu être ou qui n’a pas encore tout à fait disparu.
Quand le couple se défait où va la tendresse ?
Au service de cette belle ambition mélancolique le procédé de la superposition des clichés choisi est simple et ne fait pas mystère de l’effet rendu. Tout cela est conduit avec une franchise des moyens qui écarte tout maniérisme, on est ramené à l’essentiel qui est de travailler la matière du temps en s’autorisant à déambuler avec légèreté dans le passé (en y croisant même parfois le futur).
Dans ce travail de mise à distance de l’enchaînement temporel des situations, Clémentine Fort convoque aussi d’autres outils que la photographie : les dessins et les mots ou plutôt leur alliance, des signes en noir sur blanc, les uns du côté de la langue, les autres du côté de l’informé.
Avec le livre « Crues », il s’agit une fois de plus de représenter le futur du passé. Le travail d’écriture est tout entier du côté de l’allusion et, mêlé aux entrelacs et aux arabesques, le sens vient parfois se prendre au piège. Les mots évoquent des événements dont le sens est perdu mais dont seule la violence subsiste, ils parlent aussi de reconstruction tandis que les dessins tentent de combler les défaillances. Ceux-ci ne sont pas des illustrations du texte mais des relances pour le sens, ils s’imposent pour compléter ce qui est manquant ou disparu. L’ oeil circule un peu affolé sur les pages essayant de se rassurer tantôt dans l’un, tantôt dans l’autre. Les bribes de phrases donnent l’illusion d’expliciter le dessin et le dessin donne l’illusion de prolonger les mots mais le sens se dérobe inexorablement. Reste le désir de connaître ce « je » en reconstruction.
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