Glissement de terrain
Installation commune
du 4 mai - 3 juin 2017
Quai des arts, Cugnaux

Du naturel à l'architectural

Monique Larrouture-Poueyto, En bref & à suivre,
Chroniques des alentours du Bel Ordinaire, à la loupe ou de plus loin.
Les formes généreuses de la grande halle d’exposition du Quai des arts à Cugnaux abritent du 4 mai au 3 juin, l’exposition Glissement de terrain. L’allure « brutaliste » de ses murs en béton contredit apparemment l’intrusion de la nature en ces lieux, et pourtant plusieurs échantillons de la flore urbaine, déplacés de l’extérieur vers cet intérieur par les artistes invités, vont durant cette période tester leur vitalité au sein de ce cadre architectural.

Dès l’entrée, le visiteur est frappé par la sincérité des matériaux : ceux de la salle d’exposition, choisis sans artifice, à l’inverse du goût de l’ornement et ceux des éléments naturels à partir desquels ont œuvré les artistes. Ils confèrent à l’ensemble une grande unité qui ne sera pas contredite par la visite. Le bois brut répond au béton, les formes de branches mortes de certaines sculptures, semblent mimer les nervures des dalles de marbre du sol et les socles des sculptures cristallines ne font qu’un avec le mur. Les couleurs elles-mêmes déclinent une harmonie de blanc, de gris et de noir. Les œuvres présentées, toutes réalisées pour l’occasion, semblent avoir trouvé avec l’espace d’exposition une sorte d’intimité déjouant la frontière habituelle entre le dehors et le dedans. C’est le cas de l’étrange bloc posé à même le sol, par Christophe Clottes de manière si discrète qu’il est presque invisible. Il provient de la récolte sur une grande superficie de terrain, de graines ailées de pissenlit amalgamées de façon tout à fait naturelle pour produire cette forme à la fois compacte et fragile : une masse de légèreté.

D’autres formes de concrétions végétales ou minérales se révèlent dans l’exposition : les étranges cristaux sur tige de Clémentine Fort, les terminaisons/branches des câbles tombant du plafond que Guillaume Batista-Pina utilise pour faire allusion à une sorte de symbiose du végétal et de l’électronique. Toutes ces créations évoquent des connivences inusitées entre le naturel, le bâti ou l’artefact. Certaines, sensibles au toucher, sont capables de perturber le fond sonore de l’exposition.
Le même terme d’intimité utilisé plus haut pourrait également servir à décrire la relation de travail vécue, au cours de la période de préparation de l’exposition, dans les ateliers de création du Bel Ordinaire, par les trois artistes qui font partie du collectif de la Maison des éditions des Pyrénées. À l’occasion de l’invitation lancée par le Quai des arts, ils ont véritablement joué le jeu du collaboratif en infléchissant leur propre travail afin de privilégier une écriture commune. Les formes et les productions restent autonomes et faciles à attribuer à l’un ou à l’autre, et pourtant l’ensemble est homogène. Ils semblent avoir choisi d’utiliser une même écriture pour écrire des textes différents. Chacun s’est engagé dans un récit, mais la langue est restée la même et ils ont veillé à ce que toutes les pièces présentées restent en dialogue les unes avec les autres. C’est le cas des cartographies de moulages de taupinières dressées au mur par Christophe Clottes qui dialoguent avec l’installation sonore de Guillaume Batista Pina ainsi qu’avec les délicates fleurs de cristaux que Clémentine Fort a fait pousser en symbiose avec les parois de la salle.

C’est ainsi que ces trois artistes sont parvenus à rendre poreuse la frontière entre nature et architecture, mais aussi entre des aventures plastiques singulières.

Yöp
Exposition collective
Invitation de Julie Laymond
pour l'association COOP
Du 18 mars au 30 avril 2017
IKEA-Bayonne

Ode au bancal 2

Monique Larrouture-Poueyto, En bref & à suivre
Chroniques des alentours du Bel Ordinaire, à la loupe ou de plus loin.
Samedi 18 mars, zone industrielle de Bayonne

L’intérêt pour l’art contemporain exige parfois de se livrer à des pratiques incongrues telles que la déambulation dans différents étages d’une galerie marchande. Dans le cas de l’exposition événement Yöp pour retrouver le travail de Clémentine Fort, artiste invitée dans ce cadre, il s’agira de trouver « l’intrus », en l’occurrence les vitrines composées par elle comme des œuvres à part entière, au milieu de ses voisines qui conservent leur statut purement commercial. Un précédent bref précise le contexte de la manifestation conçue par COOP en collaboration avec IKEA. On peut s’y reporter pour comprendre la raison de l’invitation faite par Julie Laymond, commissaire de l’exposition, et ce qu’elle a de providentiel pour cette artiste en particulier.

En fait les vitrines contenant les objets qui dérangent de Clémentine Fort se repèrent facilement : la rigueur de la composition et l’équilibre des formes, les placent d’emblée du côté du pictural. La structuration géométrique et colorée des sculptures fait tout de suite oublier que celles-ci sont conçues à partir d’éléments de mobilier présents qu’on pourrait retrouver dans les rayons du magasin. L’occasion d’identifier ce qui distingue un objet d’art de sa version utilitaire devient une véritable expérience esthétique. Marcel Duchamp nous a mis sur la voie avec ses ready made et depuis, de nombreux artistes, philosophes et critiques d’art ont enrichi cette réflexion. Mais dans la cas de cette exposition, l’exercice est corsé par le fait que les artefacts ne sont pas proposés à notre faculté de juger (pour citer un philosophe plus ancien) dans le cadre valorisant d’un musée, d’un centre d’art ou d’une galerie d’art, mais dans celui d’une galerie marchande.

C’est dans ce contexte commercial justement que les objets qui dérangent trouvent une dimension nouvelle. La série est composée de pièces de mobilier IKEA discrètement associées à des sculptures qui en perturbent l’usage. Ces insidieuses interventions artistiques sont des invitations au déconditionnement en douceur de notre rapport à l’objet et à sa fonction. Les objets sont « empêchés » de fonctionner et détournés de leur fonction par des adjonctions discrètes, mais non définitives. Pour l’artiste, il n’est pas question d’accomplir un geste autoritaire en coupant l’objet de son usage, elle préfère parler d’un suspend d’activité qui restitue à l’usager un possible regard critique. D’autre part, les objets continuent d’exister, en dehors de leur valeur critique, comme des sculptures inscrites dans l’histoire des formes de la modernité interrogeant la distinction entre art majeur et art mineur.

Une première exposition Désordre en 2014 réunissait plusieurs pièces qui étaient mises en relation avec l’architecture, l’espace d’habitation et le lieu d’exposition. Cette manière de faire, à la fois ironique et formellement exigeante, invitait le spectateur à poser un regard nouveau qu’il soit amusé ou critique sur l’ensemble des sculptures présentées. Par la suite, un objet édité, Bancal, en équilibre entre catalogue d’exposition et pièce à part entière est venu prolonger la démarche. Il contient quatre pièces de bois en trois dimensions et en quatre coloris qui permettent concrètement à l’acquéreur de « décaler » dans son propre intérieur, des éléments de mobilier ou de décoration. Mais cette période « d’ode au bancal » trouve un prolongement dans ses récentes expositions. au centre commercial Ametzondo Shopping à Bayonne et à la cité des Pyrénées à Pau, Clémentine Fort y propose de nouveaux arrangements en combinant la particularité des lieux avec des objets collectés, des pièces personnelles déjà réalisées ou des photographies. Ces installations in situ constituent des sortes de tableaux éphémères, des saynètes abstraites à découvrir et sur lesquelles exercer un regard rafraichi. Ainsi Paysages domestiques fait pénétrer dans la salle d’exposition de la cité des Pyrénées pour découvrir plusieurs aménagement visuel composé d’objets-sculptures où l’espace intérieur et le paysage sont envisagés comme un continuum.

La nature n’est pas si naturelle que ça.

Yöp
zone d'expérimentation artistique

Monique Larrouture-Poueyto, En bref & à suivre
Chroniques des alentours du Bel Ordinaire, à la loupe ou de plus loin.
Pour ce rendez-vous de vernissage, à l’occasion de l’exposition Yöp, fixé au 18 mars 2017 à Bayonne, le point de chute est singulier. L’adresse indiquée se situe à la jonction de deux autoroutes, au milieu d’un réseau de ronds-points et de voies d’accès à des zones industrielles, à l’endroit où un immense bâtiment de couleur bleue s’impose par son volume impressionnant. Son énigmatique présence est élucidée par quatre lettres peintes en jaune sur sa carcasse : I-K-E-A, et ses proportions gigantesques l’apparentent à une sorte de vaisseau spatial qui aurait choisi cet endroit pour atterrir. Encore quelques marches imposantes à franchir et c’est l’entrée du nouveau centre commercial Ametzondo Shopping. C’est bien ici que se déroule l’exposition événement Yöp, conçue par COOP en collaboration avec IKEA centres, annoncée comme une zone d’expérimentation artistique pour les artistes contemporains émergents du territoire. L’article de présentation en ligne indique que : « Pour le lancement de cette initiative, les vitrines accueilleront une série d’œuvres de Clémentine Fort intitulée Les objets qui dérangent, où chaque œuvre est composée d’un meuble IKEA et d’une sculpture qui en dévie la fonction ; une pièce de Béranger Laymond intitulée Reliefs qui pose la question de la réalité du mur, une création vidéo d’Alizée Armet et d’Elena Guerin ainsi qu’une présentation des travaux de Thomas Lanette, Grégory Cucquel et Héléna Bertaud dans l’atelier. Julie Laymond, assure le commissariat de ces expositions-vitrines avec autant de soin qu’une programmation destinée à un centre d’art. »

L’annonce n’est pas trompeuse, tout ce qui restait un peu abstrait avant la visite s’éclaire d’un jour nouveau car le parcours au sein des allées du centre commercial bouscule les habitudes des visiteurs d’exposition. C’est l’association COOP, créée en 2013, très active dans la région qui porte ce projet et les intentions de cette jeune équipe, disponible et compétente, sont clairement énoncées : « Avec Yöp, il s’agit de déplacer le regard du grand public sur l’art contemporain, d’interroger les passants dans un lieu inattendu, mais aussi de faire sortir les artistes de leur zone de confort. »

Ce jour-là, le pari est tenu : un public d’amateurs et de curieux découvre les expositions vitrines au milieu de celles des commerces et chacun peut ainsi tester sa propre faculté de repérer et d’apprécier tout en se montrant actif dans l’acte de regarder. Peu de visiteurs non avertis se manifestent mais certains, un sourire amusé au lèvres, partagent volontiers leurs impressions.

En 1975, dans The Philosophy of Andy Warhol (From A to B & Back Again) l’artiste écrivait que « tous les musées deviendront des grands magasins et tous les grands magasins deviendront des musées ». À ce jour il semble avoir en partie raison.

Certes les musées sont loin d’être devenus des grands magasins même si l’Exit through the gift shop (pour reprendre le titre du film de Banksy) est devenu l’usage incontournable des expositions dans la plupart des musées et centres d’art du monde entier. Par contre Andy Warhol semble avoir, en effet, prévu la mutation actuelle des galeries marchandes qui tentent de plus en plus de rivaliser avec les lieux de diffusion artistique en proposant de nouvelles expériences associant culture, loisir et commerce. Il est possible de citer quelques récentes initiatives en France qui ont pris ce chemin. Le Polygone Riviera de Cagnes sur mer a confié, en 2016, à Jerome Sans, co-fondateur du Palais de Tokyo, l’exposition d’œuvres d’une dizaines d’artistes français et internationaux au sein même du centre commercial. En septembre 2016, le BHV de Paris a fêté, à travers une exposition dans ses locaux, une collaboration avec les artistes allant de Marcel Duchamp à Jeff Koons. Enfin, plus près d’ici, il faut citer l’activité du Parvis de Tarbes qui, installé au sein du centre commercial E. Leclerc, propose une programmation artistique en art plastique et spectacle vivant, riche et exigeante. Un peu partout, art contemporain et privé font bon ménage et des fondations d’art à l’initiative d’entreprises ou de particuliers voient le jour, surtout depuis que des dispositifs fiscaux alléchants ont été mis en place.

Il est vrai qu’il est devenu urgent de compenser la baisse des aides publiques dans ce domaine, mais il reste nécessaire de s’interroger sur les avantages et les inconvénients de cette nouvelle situation. L’utopie de l’art pour tous pourrait très bien se dissoudre dans la production de formes artistiques consensuelles. Il faut donc saluer la lucidité de COOP qui s’empare de cette nouvelle réalité très concrète en proposant le projet Yöp et en prenant le risque de confronter ses ambitions artistiques et ses convictions à des logiques de marché.

Les artistes d’aujourd’hui ont des besoins nouveaux. Ils ne peuvent plus se contenter de rester dans l’attente de fonds publics attribués à la recherche artistique et de résidences de créations trop rares et hypothétiques. Ils veulent trouver de nouveaux lieux d’expositions, une alternative au passage obligatoire par les galeries qui monopolisent les contacts avec le marché de l’art et les collectionneurs. Ils ont besoin de nouveaux réseaux d’amateurs, de collectionneurs et des sources de revenus plus diversifiés. Désormais à l’étroit dans la forme imposée de la boîte blanche de galerie ou de la salle d’exposition, ils cherchent de nouveaux lieux à investir, de nouvelles solidarités dans le secteur de la diffusion et de la médiation de l’art contemporain.

Cette dernière mention fournira l’occasion, pour conclure, d’évoquer une dernière initiative qui regroupe les acteurs culturels locaux de cette région du pays basque : COOP, mais aussi La Maison, Nekatoenea et le Second jeudi sous la forme de GALAC (Grand Agenda Local de l’Art Contemporain) et qui permet de se tenir informé de l’actualité de l’art contemporain dans cette zone.

Paysages domestiques
Exposition individuelle
Du 27 février au 31 mars 2017
Cité des Pyrénées, Pau

Entretien avec Clémentine Fort

A propos de Paysages domestiques

Propos recueillis par Monique Larrouture-Poueyto.MLP – On va rentrer dans le vif du sujet puis revenir par la suite sur des travaux plus anciens pour préciser les différents fils conducteurs qui guident ta recherche artistique. Qu'est ce qui t'amène ici, à la Cité des Pyrénées ?

Clémentine Fort – En effet cela peut paraître étrange car mon travail porte habituellement sur le rapport que nous entretenons avec les objets du quotidien, ceux qui nous entourent dans l’espace intime, chez nous, et dont les images font partie. Cela a commencé avec une exposition au Bel ordinaire « Désordre » pour laquelle j'avais produit une série de pièces qui s'appelle « Les objets qui dérangent ». Puis cela a été prolongé par une résidence qui a été l'occasion d'inclure l'image dans la démarche. J'ai donc développé un projet fait d'une série de cinq cadres contenant chacun une partie d'un panoramique photographique en vue d'en déconstruire l'alignement. C'est là qu'intervient la montagne : à travers le stéréotype d'une vision de la chaîne des Pyrénées que j’ai choisi de « déranger » en introduisant des obliques, du mouvement, des ruptures. En fait j'ai voulu trouver dans ce dispositif, un chemin de traverse qui contrarie l’orthogonalité ambiante de nos espaces de vie.

MLP – Pourquoi justement cette image des Pyrénées ?

Je crois qu’en vivant à Pau, on ne peut pas y échapper. Où que l’on aille, on finit toujours par tomber sur la chaîne qui nous fait face. Elle est une sorte de décor de théâtre, un fond, un papier peint devant lequel se déroule nos vies. Son image nous accompagne en permanence. La montagne, n'est pas quelque chose que je pratique, c’est surtout une image que j’ai devant les yeux depuis toujours. Et c'est cela qui m'a intéressée.

MLP – Actuellement à Pau, avec l'exposition « Monts et Merveilles », on s'aventure au milieu des montagnes avec des oeuvres qui mettent plutôt l'accent sur des détails géologiques, les forces naturelles en présence et l'usage physique ou mythologique que les hommes font de ce territoire. Ce n'est pas le cas de ton travail.

Non, dans mon travail, la montagne est une matière première qui m'a permis de créer l’aménagement intérieur de l'exposition. Elle apparaît comme une image qui me sert à mettre en place un environnement, elle est un prétexte pour faire reculer les limites de ce qui cache l'horizon. Déstructurer son image c'est une façon de voir plus loin, derrière le papier peint.

MLP – Dans cette exposition, tu montres aussi des formes qui naissent sur les vitres. Est ce une invitation à observer le paysage de l’intérieur, depuis une sorte de refuge ?

J'avais envie de quelque chose d’immersif. Et comme la moitié de la salle est en verre et que le rapport dedans-dehors est évident dans l’architecture de ce lieu, j’ai fait le choix de garder uniquement un élément vitré. Cela crée un découpage, un échantillon de paysage que j'introduis dans la composition de la chaine de montagne déstructurée de l'exposition. Mais les autres espaces vitrés sont considérés comme des seuils entre intérieur et extérieur et j'ai voulu créer une « réaction paysagère » à cet endroit, une sorte d’épiderme sensible.

MLP – On se situe donc dans un espace intérieur, en immersion au milieu d'éléments de mobilier comme les cadres au mur, les assiettes cassées découpées comme des rochers, les stores qui miment la succession des pics.

Oui comme des pics, mais l'inclinaison que je donne aux stores peut aussi évoquer un battement d’ailes ou la pente des toits. On introduit l’évocation du paysage à l’intérieur et on en recompose la variation avec ce qui nous entoure, avec différents éléments du domestique. C'est l'image de la chaîne de montagne que je ramène chez moi pour me l’approprier. J'essaye de rendre visible l’influence du paysage sur nos décors intérieurs et en fait l’un et l’autre se pénètrent et c’est pour cela que je parle de collision entre le paysage et l’espace domestique. Elle entraine ce coté bancal de la recherche de l’oblique et du mouvement.

MLP – Dans cette exposition les visiteurs sont plus invités à faire quelque chose avec l’image de la montagne qu’à venir apprécier des représentations de celle ci.

Pas seulement, il peuvent aussi bousculer leur façon d’être dans une exposition. Si j’y amène du mobilier, tel le bloc canapé, c’est pour que l’on puisse l'utiliser. Pouvoir s’asseoir, se poser et regarder autour, comme on pourrait le faire chez soi, me paraît important. Cela nous rapproche des espaces qui nous sont familiers et peut-être que cela permettra aux gens de qui ont du mal à entrer dans une exposition de franchir le pas.

MLP – Dans cette exposition il y a quelque chose de japonais. Est ce que cette référence te paraît juste ?

En effet dans les constructions japonaises, on constate que des formes de tailles réduites peuvent suggérer des modèles plus grands. Je me suis inspirée de la façon dont les volumes des intérieurs et des jardins sont pensés, non pour les reproduire mais pour en extraire des mécanismes de composition qui font que dans de tous petits espaces on peut retrouver l’infini ou la profondeur. Voilà, cela a nourri le travail au départ mais ensuite je m’en suis détachée, même si dans la simplicité des formes que je propose il en reste encore des traces.

MLP – Dans celle ci, on trouve aussi la suite de la série de tes « objets qui dérangent » et l'envie de sourire et d’être complice de la désinvolture amusée avec laquelle tu les traites.

Pourtant, à tout instant, les stores peuvent être redressés et les images ré-alignées. Rien n'est jamais endommagé tout peut revenir « à la normale ». L'installation produit seulement un décalage du regard ; c’est l’ordinaire qui est rattrapé par l’imagination. Une assiette tombe, elle se casse et on peut voir des choses émerger des débris, je provoque juste un "replacement" du regard. C’est le même effet qui se produit quand les codes d’accrochage sont modifiés. Lorsque j'installe les pièces très en hauteur et que je place du mobilier au sol ces décalages entraînent des points de vue différents.

MLP – Autre chose, on retrouve souvent la question du temps et des superpositions temporelles dans ton travail. Est-ce le cas ici ?

Dans la présence intemporelle de la montagne, en effet, des strates de temps se superposent et créent la complexité de ce qu’on a sous les yeux.
L'autre superposition sensible est celle des formes décoratives. Cette histoire des assiettes peintes que l'on choisit d’exposer comme des tableaux est assez ancienne. Les assiettes au mur, on a vu ça dans les cuisines de nos grand-mères et la tendance actuelle en décoration les remet au goût du jour. J’ai beaucoup de respect pour l'artisanat d'art, les objets fabriqués à la main, les matériaux nobles. Cet intérêt pour la décoration et le design contemporain, je l'inscris vraiment dans mon travail comme un sorte de contre point au travail proprement artistique.

MLP – En effet tu as déjà introduit dans des travaux précédents un questionnement sur la distinction art majeur et mineur.

Ca m’intéresse depuis longtemps et je me suis saisie de l’opportunité de cette exposition pour l’expérimenter. J’avais déjà bien avancé sur l´accrochage et il me fallait continuer à appréhender le grand espace au sol. C'était l'occasion de positionner du mobilier en dialogue avec les pièces qui occupent les murs et qui ont de ce fait un statut d’œuvre. Cette confrontation participait de la même réflexion à l'œuvre pour l’exposition « Désordre » : où se place la limite entre l’art et l’artisanat ?
Le store mis de guingois revendique ici un statut d’œuvre d'art, mais dans un autre contexte il a été conçu pour obturer des ouvertures. Certains éléments de mobilier ont été réalisés par des designers qui ont apporté lors de sa conception une connaissance du dessin et de la matière ainsi qu'un savoir faire qui ne se laisse pas effacer. Comment évaluer sa valeur en regard de ce qui est proposé avec un statut d’œuvre d’art ? Cette question les visiteurs ont le droit de se la poser et d’ailleurs elle anime tout un pan de la création artistique contemporaine.

MLP – Tu m’avais parlé, lorsque tu étais en résidence, de ce fond de documentation trouvé dans la rue, de cette rencontre inattendue avec une sorte de trésor. Cette découverte a-t-elle aussi contribué à l'évolution du projet ?

J'avais déjà décidé de fabriquer la série des cadres et d'y placer cette image de la chaîne de montagnes à laquelle j’avais envie de m’attaquer. C'est juste après que je suis tombée, grâce à mon chien qui chine, sur un sac poubelle rempli d'une documentation ancienne sur les Pyrénées constituée de descriptions de randonnées, de cartes, de relevés topographiques et géologiques réunis par une personne probablement décédée. J'avais accès à l'histoire d’un homme à travers sa déambulation dans la montagne. Cela m’a beaucoup touchée parce que j’avais l’impression d'entrer dans sa vie et de refaire son chemin. Cet héritage me permettait de me retrouver au milieu de ces montagnes sans même y aller. C’est un peu comme s’il m’y avait guidée et cela a nourri ma réflexion. Il me semble que cette personne anonyme se réjouit peut être du fait que tous ses souvenirs aient servi à un travail artistique qui fait l’objet d’une exposition à la Cité des Pyrénées.

Désordre
Exposition individuelle
Du 1er au 31 octobre 2014
Bel Ordinaire, espace d’art contemporain Pau-Pyrénées

Entretien avec Clémentine Fort

Ode au bancal

Propos recueillis par Catherine Bordenave.Artiste plasticienne formée aux écoles d’arts de Pau et de Nantes, Clémentine Fort
présente, dans son exposition Désordre, une nouvelle série intitulée Les objets qui dérangent. Ce projet, coproduit par le BO et la Maison des éditions Pyrénées, propose une réflexion sur l’espace intérieur et ses codes. En perturbant insidieusement l’ordre établi et les usages, Clémentine Fort change notre regard sur ce lieu du quotidien, pour un déconditionnement en douceur de notre rapport à l’objet et à sa fonction.

Comment le projet Les objets qui dérangent s’inscrit-il dans ta démarche ?
Ce projet marque plutôt un tournant dans ma démarche. Jusqu’ici, j’ai beaucoup travaillé la question de la construction de l’identité, la thématique du souvenir et de la mémoire. J’évoquais la dilution des formes et des corps dans mon travail photographique ou dans ma pièce en céramique, Les absents. Dans les séries Rue de Grenelle ou Rue Adoue, j’abordais l’intime en mettant en scène ma famille, en rejouant des expériences personnelles. Donc j’avais envie d’un projet plus léger qui m’éloigne un peu de moi, de ma figure. Aujourd’hui, inconsciemment, alors que je vis à nouveau dans ma ville natale, je prends un peu de distance avec ma propre histoire. Par ailleurs, j’ai eu envie de faire une pause avec la photographie à cause du rapport très distancié qui empêche le contact direct avec la matière. Ce projet me donnait l’occasion de retrouver la céramique et de prendre le temps d’expérimenter, de tester de nouvelles formes.

Dans cette série, tu questionnes le mobilier, l’espace intérieur. Comment abordes-tu cette problématique et quelle approche as-tu du design ?
Le design m’a toujours intéressée mais je ne voulais pas avoir une démarche de designer et créer de nouveaux objets. Je me sens plus proche des considérations d’Ettore Sottsass1 et du groupe de Memphis2 sur l’anti design. Selon eux, le designer doit nous déconditionner du rapport fétichiste qu’on peut entretenir avec l’objet, pour ne pas être dans un processus de consommation à tout prix. Dans cette idée, mon propos consiste à imaginer un objet qui pourrait nous détacher de l’objet. Une façon de questionner l’univers du design, l’habitude des gestes, la fonction et l’orthogonalité, mais sans imposer de réponse pour autant. Pour avoir travaillé quelques années dans le domaine de la décoration, je me suis rendue compte que l’on ne fait que piocher dans un répertoire de formes, de couleurs dont on propose des assemblages. On évolue dans un univers pré-mâché par l’industrie, on a l’impression d’être libre et d’avoir des choix mais on se rend vite compte que l’on est à l’intérieur de quelque chose d’assez verrouillé et prédéterminé.

Face aux codes du design régis par le souci de fonctionnalisme, tu proposes une alternative à ce formatage. En quoi consiste-elle ?
En m’inspirant des architectes déconstructivistes qui pensent en terme de mouvement, d’oblique et de déséquilibre, je trouvais intéressant, dans un premier temps déjà, de déconstruire un système en perturbant les codes, pour démontrer à quel point ce qu’on nous propose est autoritaire. Pour cela, je suis partie de pièces de mobilier usuel de l’enseigne Ikéa comme symbole de l’uniformisation mondiale et de la fonctionnalité. Loin d’imposer quelque chose d’autoritaire à mon tour, j’ai plutôt choisi d’insuffler de la poésie, du mouvement en créant des déséquilibres, des petites perturbations en introduisant des objets de passage qui induisent une autre lecture de notre intérieur. Par exemple, j’ai imaginé une cale qui décale une étagère et la rend incapable de supporter quoique ce soit. Inéluctablement, on en revient au questionnement sur la fonction et le statut de l’objet dans la lignée de Duchamp3 et de sa pratique du détournement. Ces formes évoquent aussi celles de l’art minimal et les visées d’artistes tels que Donald Judd4 par exemple.

Dans la forme, tu as imaginé des pièces en céramique et en bois qui viennent se mêler à des objets manufacturés. Est-ce une façon de réhabiliter le geste manuel avec ce qu’il peut avoir d’incertain ?
L’artisanat et le travail à la main sont en effet des choses qui me parlent. J’avais envie de retravailler la céramique pour cette raison, même si cette technique amène son lot de contraintes, de difficultés pour obtenir quelque chose de précis. Pour ce qui est du bois, je ne l’avais jamais travaillé donc j’ai bénéficié de l’expertise en menuiserie et ébénisterie d'Alix Allain, l’assistant technique du BO, pour la réalisation des pièces. A l’opposé des méthodes de fabrication à grande échelle, je voulais proposer quelque chose de fait à la main avec des savoir-faire et des matériaux ancestraux. Peu importe les imperfections, les petits accidents, c’est justement cette fragilité que je trouve belle, là où normalement elle serait écartée. Donc je suis plutôt dans le « low tech », dans l’éloge de la lenteur et le culte du bancal à l’image de mes chaises sur lesquelles on ne peut pas s’asseoir.

Les objets qui dérangent pointe en filigrane la question du corps dans l’espace, déjà évoquée dans ton travail par son rapport à l’architecture notamment. Faut-il y voir le lien qui inscrit ce projet dans ton parcours ?
Par rapport à mon travail, ce projet est un des rares dans lequel il n’y a pas de représentation du corps. Je montre des objets, un décor intérieur qui induisent forcément des comportements humains. Je procède finalement par métonymie en évoquant le contenant pour parler du contenu. Cette série m’a en quelque sorte donné l’opportunité de retrouver l’architecture via la décoration et le design. J’ai grandi dans une famille d’architectes au milieu des plans et des agencements, c'est ce qui explique mon intérêt pour ce sujet. La notion de lieu, d’espace est très présente dans mon travail: je donne des noms de rue à mes séries photographiques, j’enferme mes personnages dans des huis clos. Le lieu devient un personnage supplémentaire, un témoin de la présence humaine. De fait, ce nouveau projet, qui questionne notre rapport à l’espace intérieur, trouve son sens dans l’ensemble de ma démarche artistique.


(1)Ettore Sottsass (1917-2007) est à la fois architecte, artiste et designer Italien, membre actif du mouvement antidesign et du groupe de Memphis. « Faire du design, ce n’est pas donner forme à un produit plus ou moins stupide pour une industrie plus ou moins luxueuse. Pour moi le design est une façon de débattre de la vie. »

(2)Le groupe Memphis (1980) met « l'industrie au service du design ». Il souhaite que chacun utilise ses objets colorés et modulables à sa manière.

(3)Marcel Duchamp (1887-1968), peintre, plasticien, homme de lettre français, notamment connu pour avoir inventer le ready made.

(4)Donald judd (1928-1994) artiste plasticien et théoricien américain. Principal représentant du minimalisme. Il cherche à réduire ses sculptures aux formes géométriques les plus simples et élabore le concept d'installation permanente.

Multiples

Monique Larrouture-Poueyto, professeur d’histoire et théorie de l’art à l’Ecole Supérieure des Arts et de la Communication de Pau.Les artistes d'aujourd'hui ne se laissent pas facilement saisir ou apprécier à travers
la pratique d'une unique discipline artistique ; c'est ainsi que Clémentine Fort, pour conduire sa recherche, convoque tour à tour la photographie, la céramique, la sculpture et l'installation. Ces différentes pratiques ont pour point commun de jouer avec l'idée d'édition multiple. Désormais, ce n'est plus seulement l'objet d'art unique qui véhicule l'idée des artistes car ils sont nombreux à assumer "la reproductibilité technique" de leur production artistique ; pour eux l'édition ou le tirage limité d'objets artistiques ne suppose pas la facilité de la production industrielle mais plutôt une production ouverte à un public plus large. Il en est de même pour l'ensemble des pièces proposées ici que leur auteure fait émerger de la tension provoquée entre le corps et l'espace au sein duquel elle évolue à travers différentes strates temporelles.

Rue de Grenelle

D'entrée de jeu c'est en tant photographe que Clémentine Fort agit, elle photographie le temps qui est passé et qui pourtant demeure. Dans la série " Rue de grenelle ", en se rendant visite à elle même dans un lieu où elle a réellement vécu, elle nous fait partager une expérience temporelle inusitée. Elle invente selon ses propres mots, "le plus que présent", un temps qui restait à inventer : celui qui enrichit le présent de sa concomittence avec le passé.

Les absents

C'est encore cette actualité du passé qui est révélée dans la série "Les absents". Pour Clémentine Fort les cols en céramique, " objets fossiles possèdent la blancheur poreuse de l'os ". Ils évoquent les souvenirs dont on ne peut se déprendre ou les fantômes qui nous habitent " comme un vêtement porté en nous" écrit-elle.

De la chair pour le béton

Dans la série de photographies qui évoque à nouveau ces strates de présences accumulées dans les lieux que nous fréquentons quotidiennement, une autre préoccupation affleure. Un personnage féminin vient se confronter à différentes architectures, sa silhouette vient perturber le jeu formel des bâtiments en rivalisant à l'aide de ses courbes, ses couleurs et ses accessoires avec le construit. Dans ce jeu, entre révérence et résistance, il est difficile d'évaluer celui qui prendra le pas sur l'autre. Pour cette chorégraphie l'architecture qui n'est pas seulement décor, vient dialoguer avec des corps dont la présence est réelle ou simplement évoquée. On peut y voir la mise en scène d'une résistance sensible : celle d'un sujet qui vient, à travers le temps qui passe, donner la répartie au bâtiment et en modifier la temporalité.

Les objets qui dérangent

Pour ce travail plus récent, c'est une forme de résistance comparable qui est à l'œuvre, mais cette fois la dimension temporelle n'est plus aussi prégnante, même si elle n'en pas totalement exclue. Les pièces rassemblées dans les deux dernières salles proviennent en partie d'un stock de petit mobilier produit et mis en vente par la chaîne Ikea. Leur design est nettement issu d'une conception moderniste liée à la production industrielle mais aussi à l'histoire de l'art puisque les formes abstraites et très construites évoquent celles qui ont été conçues par les artistes russes des avant gardes du début du XXème siècle et reprises plus tard par le courant de l'art minimal. Ces petits meubles aux formes très simples et épurées ont fait l'objet d'un traitement spécial : ils ont été empêchés de fonctionner ou détournés de leur fonction par des interventions discrètes. Clémentine Fort insiste pour dire qu'elle n'a pas voulu accomplir un geste autoritaire en coupant l'objet de son usage ou en le détériorant, elle préfère parler d'un suspend d'activité qui restitue à l'usager un possible regard critique. Mais la portée de cette action est d'emblée complexe, elle se révèle à la fois critique et esthétique tout en relevant de l'histoire de l'art.

D'une part, l'investigation porte sur l'usage de cette mono forme qui est le résultat de la mondialisation ainsi que de pratiques commerciales douteuses. C'est plutôt à ce que l'on a nommé la "génération Ikea "que la question est posée : comment peut on prendre la mesure de cette forme de standardisation de l'environnement domestique parfaitement consentie ? En nous mettant en présence de ces objets courants mais qui sont en quelque sorte "empêchés ", Clémentine Fort nous suggère de réagir, ou pas, à ce que suppose cette omniprésence dans nos intérieurs. Elle dérange leur fonction pour un temps et étend le dérangement à l'observateur, en provoquant un sursaut qui réactive le regard. Grace à ce suspend l'interrogation devient possible, c'est à chacun de se positionner en souriant d'un air entendu ou en construisant une stratégie d'évitement de la question.

Par ailleurs, comme dans la série "De la chair pour le béton" évoquée plus haut, c'est encore le formalisme strict en matière de design qui est remis en question à travers les perturbations infligées à ces objets issus de la théorie fonctionnaliste. Dans l'installation, étagères et autres pièces de petit mobilier ont subi une transformation sans être détériorés, leur fonction a été suspendue par l'adjonction de prothèses étranges. On peut facilement, en supprimant celles ci, rétablir la situation initiale sans altérer les objets d'origine. Cependant dans l'intervalle c'est leur légitimité qui a été interrogée. Certes leur forme première reste parfaitement ajustée à leur fonction qui est de soutenir des objets disposés contre un mur mais l'exposition montre que cette apparente rationalité cache probablement quelque chose.

Et c'est justement cela que nous sommes invités à découvrir grâce à ce suspend d'activité que l'artiste veut provisoire. On peut désormais regarder différemment ces objets qui font souvent partie de l'environnement domestique. On se souvient alors que si de nombreux designers sont restés des adeptes du fonctionnalisme en matière de création de mobiliers, d'autres ont préféré travailler à dé-conditionner l'homme de son rapport fétichiste à l'objet. Pour eux le design est une façon de débattre de la vie et on retrouve cette même recherche de vitalité dans ces sculptures qui dérangent. A l'aide d'ajouts discrets Clémentine Fort parvient à déjouer le piège de la rationalité à l'œuvre. Les étagères de guingois ne peuvent plus, bien entendu, supporter des livres ou des objets mais avions nous vraiment besoin de ceux ci ? et quelle place prenaient-ils dans notre environnement : décor ou nécessité ? Rien de ravageur dans cette ironie, la réponse à la question posée par ces assemblages dépendra uniquement du spectateur et il pourra choisir de la formuler en silence ou bien de la partager. À lui d'accepter d'être dérangé ou pas, d'en sourire ou de prendre la question au sérieux.

Une dernière piste d'interprétation peut être empruntée pour apporter un nouvel éclairage sur ces objets devenus sculptures. Plusieurs raisons à cela : leur présence dans un lieu d'exposition, la forme d'accrochage choisie ainsi que leur appartenance au registre des formes évoquant le courant de l'art minimal ou la pratique du ready made. Dans des travaux antérieurs Clémentine Fort accorde une place importante à la dimension temps de l'image, capable de nous transporter dans ce précipité temporel particulier. Cette fois c'est la même invitation qui nous est faite : celle de déceler, dans des objets, les formes passées telles qu'elles sont devenues, de voir dans les étagères et les bibliothèques Ikea des formes qui auraient pu trouver leur place en leur temps dans une exposition d'art minimal, par exemple. Les sculptures, produites par des artistes à une époque donnée, ont voyagé dans le temps. D'autres hommes, et pas seulement des artistes, les ont reçues et les ont transformées en un autre produit, en l'occurrence des éléments de mobilier contemporain. Mais, au cours de ce voyage dans le temps, qu'est il advenu de leur statut d'œuvre d'art ? Et ceci est bel et bien une question qui intéresse les artistes. Clémentine Fort est experte à mettre en œuvre cette insolence bien tempérée qui soulève des questions importantes sans donner de leçons. Comment, sans abandon spectaculaire, ces formes sont elles devenues des objets usuels ? Ou quand et comment s'est opérée la substitution ? Cette fois, ce sont les habitudes de penser les formes artistiques comme intouchables ou sacrées qui sont dérangées.

A propos de la rue de Grenelle

Eric Aupol
Photographe représenté par la galerie Polaris
Bernard Utudjian, Paris.
C'est d'abord un espace, proche, si visible que l'on pourrait presque le toucher.
Boite de lumière, surface photographique où s'inscrivent les images de la réminiscence, le lieu sera le décor des élans figés de la mémoire.

Les corps s'inscrivent sur les murs, ils nous rappellent une intimité, un possible qui n'a pas été...

Il se joue, dans ce travail et la rigueur théâtrale de sa forme, une scène mentale et mémorielle, à la légèreté inquiète et mélancolique, celle du souvenir. Et qui nous rappelle aux sources du médium, comme un photo-roman surréaliste ou un film muet.

C'est l'une des forces de Clémentine Fort, que de convoquer, avec une grande rigueur de cadrage et une belle sensation de la lumière, mise en scène et expérience réelle, présence photographique et légèreté cinématographique (comme si les corps bougeaient, insaisissables).

Et de la friction de tout cela, se crée un temps suspendu, l'impression presque d'avoir rêvé ces images.

Revisiter ou l’épaisseur de l’instant

Monique Larrouture-Poueyto, professeur d’histoire et théorie de l’art à l’Ecole Supérieure des Arts et de la Communication de Pau. Certes le travail de cette jeune artiste, Clémentine Fort, a déjà une histoire mais le
sens de sa démarche n’est pas à rechercher dans un enchaînement chronologique. C’est plutôt la superposition des strates du temps qui en est la clef de lecture. Toutes les images créées sont conjuguées au futur antérieur et c’est surtout en photographe qu’elle parvient à saisir les diverses dynamiques du temps qui s’exercent sur la matière et sur les personnes.

Le début de tout travail artistique est un seuil variable qu’il faut sans cesse reconsidérer ; l’ origine de celui-ci importe peu, au contraire, c’est la prise de distance avec elle qui est le véritable point de départ et l’outil qui a permis de re-présenter les choses, c’est la photographie.

Même les sculptures de la série « Quand fond la neige, où va le blanc ? » qu’il ne convient pas de nommer originelles, bien qu’elles soient plus anciennes, ont été revisitées par la matière photographique des cadrages et des jeux de lumière. Ces structures bien que fragiles, ont été bien réelles et il ne reste que l’écume des formes saisie dans la série de photographies qui porte ce nom. L’intention énoncée est celle de « sublimer » les formes au sens propre, de les faire « passer de l’état solide à l’état gazeux etc. » Mais la pulsion d’en faire des images va au-delà de ces préoccupations formelles, elle est aussi d’impulser une autre temporalité en mettant en scène la variation des apparences. Ces photographies nous placent dans un entre-deux qui nous soulage du poids des objets et nous donne accès à leur im-permanence. Ce faisant elles nous impliquent fortement au-delà de la contemplation en nous rendant complices de ce transfert : l’entre-deux révèle une zone temporelle dans laquelle on peut être et avoir été, contrairement à la formule populaire connue.

Les titres « Rue Adoue » ou « Rue de Grenelle » qui sont des localisations spatiales précises viennent donner une certaine stabilité ou crédibilité au flottement temporel.

C’est aussi le cas dans les séries photographiques suivantes qui sont elles aussi conjuguées au futur antérieur.

Dans la première un échange muet entre trois femmes, grand-mère, mère, fille, nous place dans cet « entre -trois » de la transmission. Les clichés tentent de saisir non pas une époque ou un instant donné mais ce qui perdure dans une lignée et quel en est le prix. Bien au-delà de la rivalité, il s’agit pour chacune de faire la mesure de sa féminité en regard de l’autre comme femme supposée accomplie. Et c’est la prise de distance qu’exige la photographie qui a rendu cet effort possible à travers le cadrage, le temps de pose et le délai de révélation de l’image.

C’est la même association savante de mise en scène et de situations vécues qui est en jeu dans la seconde série « Rue de Grenelle ». La photographe se rend visite à elle-même, dans un endroit où elle a vécu et tente une fois de plus de capter cet entre-deux du temps qui autorise la distance avec ce qui aurait pu être ou qui n’a pas encore tout à fait disparu.

Quand le couple se défait où va la tendresse ?

Au service de cette belle ambition mélancolique le procédé de la superposition des clichés choisi est simple et ne fait pas mystère de l’effet rendu. Tout cela est conduit avec une franchise des moyens qui écarte tout maniérisme, on est ramené à l’essentiel qui est de travailler la matière du temps en s’autorisant à déambuler avec légèreté dans le passé (en y croisant même parfois le futur).

Dans ce travail de mise à distance de l’enchaînement temporel des situations, Clémentine Fort convoque aussi d’autres outils que la photographie : les dessins et les mots ou plutôt leur alliance, des signes en noir sur blanc, les uns du côté de la langue, les autres du côté de l’informé.

Avec le livre « Crues », il s’agit une fois de plus de représenter le futur du passé. Le travail d’écriture est tout entier du côté de l’allusion et, mêlé aux entrelacs et aux arabesques, le sens vient parfois se prendre au piège. Les mots évoquent des événements dont le sens est perdu mais dont seule la violence subsiste, ils parlent aussi de reconstruction tandis que les dessins tentent de combler les défaillances. Ceux-ci ne sont pas des illustrations du texte mais des relances pour le sens, ils s’imposent pour compléter ce qui est manquant ou disparu. L’ oeil circule un peu affolé sur les pages essayant de se rassurer tantôt dans l’un, tantôt dans l’autre. Les bribes de phrases donnent l’illusion d’expliciter le dessin et le dessin donne l’illusion de prolonger les mots mais le sens se dérobe inexorablement. Reste le désir de connaître ce « je » en reconstruction.